Suite des aventures : bienvenue au Cap Vert
On est arrivé début septembre au Cap Vert après 800 nautiques et 5 jours et demi de mer sans histoire. Nous avons profité d’un vent régulier de nord est, les Alizés étant déjà bien établis, même si nous sommes très tôt dans la saison. Ce sont ces mêmes Alizés qui devraient, s’ils se maintiennent, nous pousser pendant la première partie de la traversée pour le Brésil que nous entamerons fin de semaine prochaine- départ prévu le 4 octobre. Ensuite, dans la deuxième partie de la traversée, il y aura le Pot au Noir, zone de calmes équatoriaux à travers laquelle il faudra passer, mais on n’en est pas là.
Cinq jours et demi de mer, c’est un petit peu plus que notre traversée Lisbonne - Canaries dont vous a parlé Cyril et c’est minimum deux fois moins que ce qui nous attend pour notre traversée de l’Atlantique. C’est un rythme à prendre dans lequel je me sens bien après 2 ou 3 jours. C est une vie particulière, où tout déplacement dans un bateau qui roule beaucoup (on est au grand largue, génois en ciseau et tangonner en fausse panne (1)) requière beaucoup d’efforts en terme d’équilibre et de prise d’appuis. Et ce roulis ne s’arrête jamais, même si l’intensité varie ; il faut cuisiner, manger, se laver, dormir, se réveiller et s’habiller pour prendre son quart, lire, pécher etc. avec un bateau qui bouge tout le temps. Bref, il me faut un certain temps pour « prendre le pli » et accepter que je fais un tout avec le bateau, que ce n’est pas la peine de se rebeller contre lui car cela rendrait alors pénible la perception d’un environnement qui m’est imposé.
Et cet environnement très particulier apporte aussi énormément : une expérience unique dans un cadre unique, avec la mer à perte de vue, une nouvelle perception du temps qui passe et le recul qui l’accompagne. Egalement ce sentiment de dépendance totale par rapport au bateau, qui concrétise comme jamais la condition de notre survie, notre insignifiance par rapport aux éléments et la relativité des choses.
Bon, je réamerri. Cette traversée nous a permis de faire notre première expérience de pêche avec la super canne de pêche au gros de Cyril et le matériel qu’on a acheté aux Canaries. Quelle ne fut pas l’émotion quand on entendit le frein du moulinet siffler et le fil partir a toute vitesse. On se voyait déjà ramener un thon ou une dorade de 10 ou 20 kilos, en se demandant comment on allait s’y prendre pour tuer cette pauvre bête sur le pont. Dans une certaine panique générale, on a mis Ratafia à la cape (2) pour l’arrêter. Mauvaise idée, avec le changement de direction du bateau, le fil s’est emmêlé dans les panneaux solaires. Le temps de le dégager, le poisson était parti avec l’hameçon. Depuis, à part une touche qui nous a emporté le leurre, plus rien. Mais on ne désespère pas. D’autant que les fusils sous marins ont pris le relais dans les criques du Cap Vert. Et là beaucoup moins de déconvenue, à chaque sortie Cyril ou moi ramenons quelque chose.
Cette traversée a aussi été l’occasion de se baigner pour la première fois en haute mer, à 200 nautiques (+/-400 km) des côtes les plus proches. On a beau se dire que ça n’arrive jamais, on pense quand même aux sales bêtes quand on se laisse descendre dans l’eau, avec 4000 mètres de fond sous la quille du bateau. On fait une belle ligne de pêche accrochée à notre amarre terminée par un pare battage. Les bains ne s’éternisent pas, et même si on a du mal a se l’avouer, on est toujours un peu soulagé lorsque on remonte à bord.
Nous sommes arrivés au Cap vert à Mindelo sur l’île de Sao Vicente (un des trois ports d’entrée obligatoire) où Sophie nous a rejoints. Si l’île n’est pas vraiment jolie ou intéressante, l’ambiance du port de Mindelo est sympa, avec beaucoup de bars et de restos avec musique live. Nous y sommes restés 6 jours, le temps de faire quelques réparations au bateau (la grand voile était légèrement déchirée ; on a commencé les travaux de peinture pour les cloques sur le pont). Le temps aussi pour Cyril de partir écouter religieusement plusieurs soirs d’affilée la chanteuse d’un groupe local et lancer une enquête de grande envergure- hélas sans succès- pour retrouver son malheureux magnétophone, subtilisé le soir du deuxième jour (NDLR : ce soir là, son attention était probablement toute mobilisée par la chanteuse).
Lors de notre séjour à Mindelo, Sophie et moi, sommes aussi allés faire une excursion sur Sao Antao, l’île juste en face, qui, elle, est vraiment splendide. Qui a dit que le Cap Vert était sec et désolé ? Sur les différentes îles que nous avons visitées, nous avons rencontré plusieurs îles vertes avec des vallées encaissées. Mais aussi des plages superbes et même un désert de dunes style « Lawrence d’Arabie ».
Nous avons ensuite mis les voiles pour l’île de Sao Nicolau où on s’est arrêté dans le petit port sympathique de Tarrafal. Un bateau de pêche au gros a ramené un espadon de 400 kilos (je n’ai jamais vu un poisson aussi gros, voyez la photo), Même mort, le bestiau avait l’air plus intelligent que l’américain qui se pâmait devant lui, l’air satisfait et suffisant.
A Tarrafal, on nous a volé les rames de l'annexe. Nous avons fait tellement de foin auprès des autorités locales, que les gamins du port sont venus nous les rendre deux jours plus tard. C’est qu’on y tenait à nos belles rames en bois, qui nous étaient vraiment indispensables. Car Tarrafal a aussi été pour nous synonyme de cours intensif de mécanique sur moteur hors bord. Le modèle Yamaha de 5 cv, coïncidence, celui qui est justement supposé propulser notre annexe, n’a plus aucun secret pour nous. Cela grâce aux cours dispensés par de très sympathique cap verdiens dans un garage local. Il faut dire que l’animal était tombé en panne 2 fois en 48 heures. La troisième fois, à Boa vista, on a démonté et remonté le carburateur nous mêmes, et quelle n a pas été notre fierté de voir que ça a redémarré.
Sur l’île de Sao Nicolau, nous avons été également mouillé deux jours dans une crique assez paradisiaque, où je pense peu de bareaux étaient venus avant nous, vu le manque de carte marine. J’étais assis sur la barre de flèche dans le mât pour repérer les rochers sous-marins éventuels pendant que Cyril avançait très doucement avec Ratafia. On a fait deux excursions au centre de l île dont l’une pour assister à la fête du village ou se produisait le groupe local par 35° à l’ombre. Parce que je ne vous l’avais pas dit, mais au Cap Vert il fait chaud, très chaud. Dans le bateau, on a souvent en journée au mouillage entre 30 et 33°. Fort heureusement l’eau de la mer est autour de 24°, et la Super Bock -bière portugaise - à 6 ° au frigo ; on ne se prive pas d’en profiter.
Avant de rejoindre Praia, la capitale, nous avons fait un stop de 3 jours à Boa Vista, une île plate mais avec des plages superbes, beaucoup de tortues- dont on n’a pu voir malheureusement que les squelettes, et des paysages très différents des précédents, très arides, mais ne manquant pas de charme. Ici, les projets immobiliers vont bon train, on ouvre le mois prochain un hôtel qui ressemble à un palais de Disneyland. Il ne faut pas tarder à y aller car dans quelques années…
A Boa Vista, on nous a aussi piqué les dames de nage de l’annexe, les cap verdiens sont très gentils dans leurs relations avec nous, mais un peu voleurs; il faut bien se rendre à l’évidence.
A Praia, Sophie a repris son avion et Clotilde et Stéphane nous ont rejoints. Le port de Praia a tout de l’image qu’on se fait d’un port d’un pays d’Afrique: vieux cargos échoués sur une plage sale, pontons en ruine, docks où nous débarquons, franchement glauques dès que la nuit tombe, avec une faune d’autant plus inquiétante qu’elle semble très pauvre et forcée à passer la nuit sur place, le tout dans une atmosphère perçue comme un peu mafieuse. Pas question de faire à pied le kilomètre qui nous sépare du centre ville, on nous recommande chaudement de prendre un taxi. Arrivés au restaurant, gros malaise de ma part d’avoir laissé Ratafia seul le soir, même à l’ancre au milieu de la rade; les perceptions du risques et de la philosophie à appliquer ne sont pas les mêmes, tension entre Cyril et moi. Finalement à la fin du repas tout le monde se met d’accord, pendant que je conduis Sophie à l’aéroport qui reprend son avion pour l’Europe, Cyril, Stéphane et Clotilde rentrent au bateau.
Notre passage à Praia aura été le plus court possible. Le temps de faire les formalités administratives à la police maritime, de l’eau et un peu de ravitaillement, nous voilà reparti pour Fogo à une journée de navigation. Ce jour là fut le jour des cétacés. Quelle ne fut pas notre surprise, 2 heures après notre départ, alors que nous étions au moteur pour cause de manque de vent, de tomber sur deux orques qui apparaissent soudainement à 5 mètres du bateau. C’est Cyril qui les a vus en premier, et j’avoue que, croyant erronément que les orques ne vivaient que dans les mers froides, je lui dis que c’était certainement des dauphins. Eh bien non, on a eu ensuite toute l’occasion de les observer jusqu ‘à ce qu’ils nous trouvent probablement un peu trop « collants » avec nos changements de régime moteur et de cap pour les suivre, et disparaissent en sondant dans les profondeurs. L’arrivé sur Fogo fut ponctuée par la rencontre avec un groupe de dauphins, ils étaient certainement une centaine et se relayaient pour jouer dans notre étrave. Cela a certainement duré un quart d’heure.
Fogo est une île constituée d’un volcan qui culmine à 2800 mètres. Nous l’avons escaladé à partir du village qui se situe dans le premier cratère. C’était une balade splendide mais les 1100 m de dénivelé n’ont pas été de tout repos, ni sans dommage pour l’épiderme de Stéphane et de Clotilde, dont les éraflures à l’heure où je vous écris rehaussent le bronzage de leur première semaine parmi nous.
A présent, nous sommes dans une crique à Brava, la plus ouest des îles, une des plus sauvages aussi et encore totalement épargnée par le tourisme : pas d’avion pour y aller. Demain nous retournons sur Saõ Tiago, l’île principale, pour préparer notre traversée de l’Atlantique.
C’est dans 4 jours.
Hugues
(1) Cela signifie que le bateau reçoit le vent par l’arrière, ce qui le fait rouler (oscillation latérale). Le génois, c’est la grande voile d’avant ; on le met en ciseau, c’est à dire du côté opposé a la grand voile, pour prendre plus de vent, ce qui n’est évidemment possible que grâce a la position très vent arrière du bateau.
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(2) Position particulière du bateau par rapport au vent, dans laquelle il s’arrête presque tout à fait et reste dans une position stable sans nécessiter personne à la barre.
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(3) Le petit canot qui sert à descendre à terre. Mindelo était le dernier endroit où on a vu des pontons, depuis lors on est toujours au mouillage sur notre ancre.
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(4) Photo du marlin
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